Restitution du patrimoine africain : la Belgique presse le pas

DÉBAT. Si l’Assemblée nationale française a adopté le projet de loi sur la restitution de biens culturels au Bénin et au Sénégal, qu’en est-il en Belgique ? État des lieux.

Le 6 octobre dernier, l’Assemblée nationale française a voté une loi inédite. À l’unanimité, les députés approuvent la restitution, au Bénin et au Sénégal, de biens culturels amenés en France à l’époque coloniale au titre de « butins de guerre ». Le symbole est fort, et témoigne du chemin parcouru par la classe politique sur la question. Car, il y a quatre ans, lorsque le président béninois Patrice Talon demande pour la première fois à la France le retour des objets pillés après 1892 dans le palais de Béhanzin, le gouvernement Hollande refuse : les collections publiques françaises sont inaliénables.

Désormais, grâce à la dérogation instituée par le projet de loi pour ces pièces – qui doit maintenant être examiné par le Sénat –, l’argument ne tient plus. Bien que le ministre au Commerce extérieur Franck Riester ait tenu à souligner le caractère « ponctuel de ces restitutions », pour « limiter la multiplication des réclamations d’œuvres ». Le projet de loi « ne vaut que pour ces cas spécifiques », a-t-il tenu à préciser.

Si en France la question des restitutions échauffe les esprits, et davantage depuis la remise du rapport Sarr-Savoy au président Macron en 2018, de l’autre côté de la frontière, en Belgique, le débat est aussi « très sensible », affirme Ayoko Mensah, conseillère institutionnelle pour le département Afrique du palais des Beaux-Arts de Bruxelles (BOZAR). Surtout depuis la réouverture en décembre 2018, après cinq ans de travaux, du musée royal d’Afrique centrale, renommé Africa Museum. « Il y a toujours eu des discussions sur les enjeux de la collection permanente, de la part de la diaspora et du monde associatif notamment, explique cette spécialiste de la culture, consultée lors de la mue du musée. Mais avec le discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou et la remise du rapport Sarr-Savoy, le sujet a pris beaucoup plus de place en Belgique. Les activistes ont alors poussé tous les acteurs, politiques et institutionnels, à se positionner sur la question. Les « profonds regrets » exprimés en juin dernier par le roi Philippe pour les « blessures du passé » s’ajoutent à cette remise en question globale de la Belgique sur cette période de l’histoire. ».

Un débat ancien

Ce n’est pourtant pas la première fois, dans son histoire récente, que le pays est confronté à la question de la restitution des objets. Le sujet a même été évoqué pour la première fois lors de la Table ronde de Bruxelles de janvier 1960, qui a précédé l’indépendance à venir du Congo belge. À l’époque, la demande était restée lettre morte. La seconde tentative arrive quelques années plus tard, sur l’initiative de Mobutu Sese Seko : le chef de l’État zaïrois interpelle ses homologues sur le sujet à la tribune de l’ONU, en 1973. « Un grand moment », pour Bénédicte Savoy, invitée de la conférence « Tout passe sauf le passé » organisée le 17 octobre dernier par le Goethe Institute de Bruxelles, qui rappelle que ce discours a introduit « une décennie de débats sur la question ».

Huit ans plus tard, le musée de Tervuren accepte d’ailleurs de rendre une centaine de pièces de sa collection, sur un total de 180 000 objets ethnographiques, sous forme de « don ». Un acte inédit, mais « fortement empreint de paternalisme », tient à souligner Yasmina Zian, chercheuse sur le projet « Restitution des patrimoines culturels » à l’Académie royale de Belgique, car « aucun document n’atteste alors du transfert de propriété aux autorités congolaises ». « C’est un peu comme si la Belgique avait cédé à la demande du Zaïre pour lui faire plaisir. Sans en reconnaître la légitimité historique et morale », explique-t-elle. Surtout, cette première restitution met un terme au débat. Dans les années 1980 et 1990, les arguments « anti-restitution » se font plus visibles. Comme ailleurs en Europe, les réfractaires à la restitution mettent notamment en avant l’inaptitude des musées africains à accueillir et conserver les œuvres.

Une « considération occidentale » ?

Un raisonnement qui, pour certains, prévaut toujours aujourd’hui. « Les musées africains ne sont pas égaux sur cette question. Le musée des Civilisations noires de Dakar n’a pas les mêmes moyens que le Musée national de la République démocratique du Congo en matière de conservation des œuvres, tient à faire savoir Bob Kabamba, professeur en sciences politiques à l’université de Liège. Et puis, dans les pays du Sud, les préoccupations du moment sont tout autres. Dans le milieu scientifique, le débat s’oriente plutôt vers le salaire des professeurs, les frais universitaires et les infrastructures. Bien sûr, la RDC est concernée par la restitution des œuvres, mais dans ce contexte, le sujet s’apparente davantage à une considération occidentale qu’à une réelle exigence nationale congolaise. »

Jusqu’ici, aucune demande officielle de restitution n’a d’ailleurs été communiquée à la Belgique. Un impératif pourtant indispensable au lancement du processus. Hormis l’organisation d’un forum dédié à « la reconstitution des archives et du patrimoine culturel congolais » en juin, le seul signe attestant d’une réflexion congolaise à ce sujet est une déclaration de Félix Tshisekedi, capté par des journalistes lors de l’inauguration du nouveau musée national à Kinshasa en novembre 2019. « Il faudra bien que ce patrimoine revienne », avait-il déclaré. Avant de nuancer son propos : « mais il faut le faire de manière organisée. Il faut des moyens d’entretien. Une chose est de demander leur retour, mais une autre est de les conserver ». « Cela va se faire de manière concertée. Et puis, il va falloir dire un grand merci à la Belgique qui a gardé notre patrimoine », peut-on aussi lire dans un communiqué de la présidence.

En RDC, les autorités semblent, pour le moment, frileuses sur la question. Pourtant, à 6 000 kilomètres de là, en Belgique, la sphère politique s’y prépare activement. Depuis 2018, la question de la restitution, portée par la diaspora et des activistes, est régulièrement débattue au sein du Parlement. « Plusieurs résolutions parlementaires ont été adoptées ces deux dernières années sur la question plus globale de la décolonisation des esprits, confirme Yasmina Zian. Le système politique belge, construit sur plusieurs niveaux – fédéral et régional – permet au débat d’exister. Mais la multiplicité des institutions peut aussi brouiller le message. Chaque institution a son propre avis, ce qui rend très difficile la mise en pratique de ces résolutions. On réfléchit beaucoup, on veut montrer qu’on veut faire, mais cela ne débouche pas forcément sur des actions concrètes. »

D’autant plus que « le débat est très polarisé », ajoute la chercheuse. « Les deux camps se font happer par l’émotion qu’induit le sujet, il n’y a pas de nuance. Ce qui rend très difficile la construction d’une véritable réflexion », déplore-t-elle. Autre obstacle qui se dresse sur le chemin du retour des œuvres congolaises : le statut des musées belges. « Si une décision de restitution est prise au niveau fédéral, les musées qui ne dépendent pas de l’État ne seront pas dans l’obligation de respecter la demande. Seuls les musées fédéraux devront, par définition, se plier aux exigences de l’État. »

Des crânes restitués

Une particularité belge à prendre en compte, mais qui pourrait se révéler secondaire dans le cadre d’une décision prise au niveau fédéral. Car le principal détenteur des œuvres et objets congolais, l’Africa Museum de Tervuren, dépend justement de l’État. Et d’après Yasmina Zian, sa direction est « assez progressiste sur la question ». Son directeur Guido Gryseels assure d’ailleurs être « tout à fait prêt à restituer des œuvres, si la loi l’exigeait ». « Quand des objets de grande valeur pour le pays d’origine ont été pillés, il est normal qu’ils y retournent », affirme-t-il. Avant de préciser que « les pièces du musée ne sont pas toutes des œuvres pillées pendant la colonisation ». « Il y a aussi des objets du quotidien, des documents anthropologiques, sur lesquels nous sommes prêts aussi, à être totalement transparent. Nous sommes d’ailleurs en plein dialogue avec la RDC, mais aussi avec le Rwanda à ce sujet », avance le directeur, qui assure également être favorable, en attendant, « à une circulation des œuvres, sous forme de prêts à long terme ».

Si du côté des musées fédéraux, le débat avance, mais n’a pas encore débouché sur une véritable restitution, les universités, elles, ont franchi le pas. Le 16 octobre, l’Université libre de Bruxelles (ULB) – une faculté privée reconnue par l’État – a annoncé restituer à la République démocratique du Congo d’ici à 2025 une dizaine de crânes de Congolais ramenés en Belgique pendant la période coloniale, et conservés dans ses collections d’anthropologie. Ce retour s’inscrit dans le cadre d’un partenariat entre l’ULB et l’université congolaise de Lubumbashi (Unilu), qui sera le destinataire et le propriétaire de ces restes humains. Pour le recteur de l’UNILU, Gilbert Kishiba Fitula, « les universités sont appelées à jouer le rôle de déblayage de terrain » sur la question des restitutions, affirme-t-il dans un communiqué. Selon Bob Kabamba, c’est surtout l’occasion, pour elles, « de faire leur autocritique ». « Avec cette démarche, elles reconnaissent avoir appuyé à l’époque, avec leurs recherches, les thèses racistes de l’empire colonial, explique-t-il. Chacun essaye aujourd’hui de balayer devant sa porte. On peut espérer le même sursaut du côté des politiques. »

Thomas Dermine, secrétaire d’État chargé de la Politique scientifique, assure justement œuvrer en ce sens, grâce à la commission spéciale de la Chambre. Une équipe pluridisciplinaire de dix experts est en effet chargée, depuis cet été, de se pencher sur le passé colonial de la Belgique. « Je m’attends bien sûr à ce qu’il y ait un volet sur la question des restitutions. Quelle qu’en soit la conclusion, je m’y inscrirai, c’est un sujet important admet-il. Ces décisions concerneront les musées fédéraux, dont j’ai la tutelle. Et donc en premier lieu, l’Africa Museum, principal propriétaire d’objets récupérés sous la colonisation. » Rendez-vous donc le 15 décembre, pour connaître les premières exigences de la commission. Et pour voir, peut-être, les premières pièces congolaises quitter la Belgique.


Le Point /provinces26rdc.net

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