Zimbabwe/Congo : Décès de Robert Mugabe, le dirigeant aux deux vies

(FILES) In this file photo taken on July 29, 2018, former Zimbabwean President Robert Mugabe addresses media during a surprise press conference at his residence "Blue Roof " in Harare, on the eve of the country's first election since he was ousted from office last year. Zimbabwe ex-president Mugabe has died in Singapore. / AFP / Jekesai NJIKIZANA

Les Zimbabwéens avaient fini par le croire éternel. Arrivé au pouvoir à l’âge respectable de 56 ans, donné pour fini 20 ans plus tard, il était arrivé à rester à la tête du Zimbabwé 17 années encore, avant que d’anciens amis qu’il avait abandonnés le renversent. Robert Mugabe est décédé à Singapour à l’âge de 95 ans, a annoncé son successeur à la tête de l’Etat zimbabwéen, le président Emmerson Mnangagwa, dans un tweet vendredi matin. Robert Mugabe aura été l’homme de deux vies. Deux vies à l’image de ses deux épouses.

Il était né le 21 février 1924 dans une famille pauvre dont, enfant, il gardait le maigre troupeau. Sa mère, bientôt abandonnée par son mari et ayant perdu son fils aîné, reporte sur Robert Gabriel tous ses espoirs et, fervente catholique, le croit élu par Dieu pour diriger. Elle l’en convainc bien que, introverti, le fils adoré soit moqué par ses camarades. Le jeune Robert fera des études brillantes, chez les jésuites, et devient formateur d’instituteurs après un passage en Zambie et au Ghana, où il rencontrera sa première épouse, Sally Hayfon. Cette militante pour l’autodétermination des peuples africains communiquera sa passion pour la politique au timide Robert et en fera un dirigeant admiré sur le continent.

Combattant pour la liberté

Rentré au pays en 1960, il milite dans des mouvements nationalistes interdits par les suprémacistes blancs qui prendront le pouvoir en 1965, quand l’ex-colonie britannique s’émancipe de Londres. Arrêté, Mugabe passera une dizaine d’années en prison, où il poursuivra ses études et consolidera sa position au sein de son mouvement, la Zanu-PF. Quand il est libéré, en 1974, il en est le chef et dirigera la lutte armée contre le régime de Ian Smith depuis le Mozambique. Sa rivalité avec l’autre mouvement de libération, la Zapu de Joshua Nkomo, installé en Zambie, n’empêche pas la pression conjointe des deux mouvements de forcer le régime raciste à négocier. En 1979, les Accords de Lancaster sont signés, qui mettent fin au régime Ian Smith.

Le parachute doré sde Robert Mugabe

En 1980, la Zanu-PF gagne les élections et Mugabe devient Premier ministre d’un pays rebaptisé Zimbabwe, qui garde le régime parlementaire cher aux Britanniques, même si le chef du gouvernement ne cache pas sa préférence pour un parti unique. Car le formateur d’instituteurs a la veine autoritaire; il maintiendra pendant dix ans les lois d’exception de Ian Smith et n’hésite pas à faire couler le sang des noirs récalcitrants.

Terrible répression contre les Ndebeles

Alors que la rivalité entre son parti et la Zapu (dominée par l’ethnie des Ndebeles du Matabeleland, présente également en Afrique du Sud, alors que la Zanu est essentiellement shona, l’ethnie de Mugabe) s’accroît en raison de la main-mise de la Zanu sur le pouvoir, une rébellion armée défie le pouvoir dans le Matabeleland; la répression  (1983-84) par la 5ème Brigade sera terrible: de 20.000 à 40.000 morts ndebeles, selon les estimations. « Ce sont des choses qui arrivent en temps de guerre », se contentera de dire Mugabe, tout en promouvant les militaires qui ont conduit la répression, comme Perence Shiri.

En décembre 1987, Mugabe obtient la fusion de sa Zanu-PF avec la Zapu. Joshua Nkomo, catapulté vice-Président du pays, affirme agir ainsi pour faire front à l’apartheid sud-africain; plus tard, il dira avoir tenté de sauver les Ndebeles de la brutale répression déchaînée par « Comrade Bob ».

Une semaine plus tard, ce dernier est proclamé premier Président exécutif du pays (le précédent, le pasteur Canaan Banana, inaugurait les chrysanthèmes) après qu’une réforme constitutionnelle eut donné des pouvoirs étendus au chef de l’Etat. Quelques mois plus tôt, le Premier ministre Mugabe avait fait supprimer les sièges réservés au parlement à la minorité blanche par les Accords de Lancaster, qu’il avait pourtant signés.

Hégémonique, la Zanu-PF dirige le pays sous la conduite du chef de l’Etat: aux élections de 1990, Mugabe remporte 78% des voix et l’opposition n’a que trois sièges au parlement (dont 30 des 150 sièges sont directement attribués par le Président). Mais la participation n’a atteint que 54% de l’électorat, contre 80% en 1985. Les Zimbabwéens vivent sous un régime démocratique durant une dizaine d’années, quand les choses tournent au vinaigre à la fin des années 90.

Un Crocodile au pouvoir-que peut-on en attendre ?

A l’image de « Disgrace »

En 1992, la très respectée Première Dame, Sally Hayfon Mugabe, est décédée d’un cancer qui la rongeait depuis plusieurs années. Pendant sa maladie, son mari a fait d’une jeune dactylo de la Présidence, âgée de 23 ans, sa maîtresse en titre et écarté le mari, un pilote, en l’envoyant dans un lointain poste diplomatique. Grace Mafufu, de 40 ans sa cadette, a donné deux garçons (un troisième enfant naîtra en 1997) au Président, mais elle est frivole et dépensière. Malheureusement pour les Zimbabwéens, elle aussi, comme Sally, aura une profonde influence sur son époux.

Maîtresse du chef de l’Etat, elle se fait notamment offrir, sur fonds publics, une demeure de 30 chambres à Harare, nommée « Graceland ». Une fois Sally disparue, les folies de Grace se débrident et Robert Mugabe ne résiste pas à ses caprices; leur mariage, en 1996, devant …12.000 invités, choquera les Zimbabwéens par un faste jamais vu. Le Président est peu attentif à la crise économique et ses compatriotes le surnomment « Vasco de Gama » à cause de ses incessants voyages à l’étranger, à la suite de sa jeune épouse folle de shopping, bientôt surnommée « Disgrace » (honte) par la population.

Les militaires tentent de neutraliser l’ambitieuse Grace Mugabe

S’enrichir au Congo

Pour calmer le mécontentement naissant, il autorise son armée – sur conseil de son âme damnée, Emmerson Mnangagwa, futur chef de l’Etat – à s’enrichir au Congo, où jusqu’à un tiers de ses militaires participeront à la répression des rébellions qui se sont soulevées contre Laurent Kabila. Le coût de cet effort est élevé pour l’Etat zimbabwéen; selon le Financial Times (4 oct. 1999), Harare a menti au Fonds monétaire international pour en obtenir un important prêt, minimisant ses dépenses militaires au Congo à 3 millions de dollars par mois alors qu’un document interne zimbabwéen l’évalue à 166 millions de dollars entre janvier et juin 1999 seulement. Sans compter que Robert Mugabe augmente son salaire et celui de ses ministres de 200% cette année-là, avec rétroactivité, et celui des militaires et fonctionnaires de 90%.

Congo /D’autres pillards du Congo au gouvernement de Harare

La colère populaire s’accroît et la société civile appelle à une nouvelle Constitution, plus démocratique, tandis qu’un parti d’opposition, le MDC (Mouvement pour le changement démocratique), est créé par d’anciens partisans de la Zanu-PF. Le pouvoir propose à référendum un projet de Constitution allant à l’encontre des vœux exprimés publiquement par la base – elle accroît les pouvoirs du chef de l’Etat. Pour la faire adopter, la Zanu-PF y inclut une « réforme agraire » qui doit redistribuer sans indemnités les terres restées aux mains des Blancs (1% de la population, qui possède 70% des meilleures terres arables) au profit des Noirs et que devra financer …Londres (dont le gouvernement travailliste, arrivé aux affaires en 1997, vient de rejeter toute poursuite du financement des cessions de terres des Blancs, auquel la Grande-Bretagne s’était engagée lors des Accords de Lancaster).

Malgré cette « carotte », Mugabe prend un coup de bâton: son projet de Constitution est rejeté à 55% en février 2000. Le septuagénaire ne décolèrera plus.

La colère de Mugabe

Il fait voter une loi pour saisir les fermes des Blancs et encourage leur occupation violente par les anciens combattants de la guerre d’indépendance. Il postpose trois fois les législatives avant de les saboter par la violence (aux cris de « la Zanu-PF veut du sang ») contre l’opposition; elles seront jugées ni libres ni équitables, ce qui n’empêche pas la Zanu-PF de perdre un nombre important de sièges au profit du MDC, mais pas la majorité. Il réprime la presse. Il fait mettre sur pied de discrets camps d’entraînement pour les jeunes, formés à réprimer l’opposition.

Les « cerveaux » du Zimbabwe – hommes d’affaires, enseignants, étudiants – commencent à quitter le pays, alors que l’Union européenne, les Etats-Unis puis le Commonwealth prennent des sanctions en raison des violences. Ces sanctions frappent Mugabe et son entourage mais l’irascible septuagénaire accuse « les Blancs » d’être ainsi responsables de la crise économique qui s’accentue au Zimbabwe.

Quel avenir pour les Mugabe apres la « révolution de palais » ?

Celle-ci est largement attribuée aux désordres créés par la « réforme agraire » (improvisée pour des raisons politiques, elle profite aux grands du régime – Grace Mugabe aura six fermes saisies à des Blancs – qui ne se donnent pas la peine de les rentabiliser et à quelques anciens combattants, qui ne bénéficient ni de formation ni de crédits pour les exploiter) et à l’insécurité déchaînée par le pouvoir. L’exode économique touche maintenant des centaines de milliers de petites gens, tandis que le gouvernement doit à plusieurs reprises ajouter alléger la monnaie nationale de plusieurs zéros tant la chute de sa valeur est abysssale. Alors que l’impopularité du régime s’accroît auprès des Zimbabwéens, les discours anti-Blancs de Mugabe rendent le vieil homme populaire dans le reste de l’Afrique; bien que gênées par l’afflux massif de migrants de son pays, les capitales voisines renonceront longtemps à le critiquer.

11.270.000% d’inflation

En mars 2008, le déchaînement de violence contre l’opposition est tel que Morgan Tsvangirai, candidat du MDC à la présidentielle, renonce à se présenter au second tour contre Mugabe, alors qu’il a gagné le premier tour. En juillet, la Banque centrale efface … dix zéros à la monnaie zimbabwéenne (un dollar américain vaut alors 140 millions de dollars zimbabwéens) mais cela n’empêche pas l’inflation, le mois suivant, d’atteindre… 11.270.000 %. La « Première Acheteuse », comme a été surnommée la Première Dame, poursuit son shopping en dollars américains et la famille Mugabe se fait soigner à Singapour (voyages aux frais de l’Etat) depuis que le système de santé national s’est effondré. L’ex-« grenier » de l’Afrique australe doit désormais recevoir une importante aide alimentaire du Programme alimentaire mondial.

Si le désastre national suscite des états d’âme auprès des militaires issus de la lutte pour la libération, ils le laissent à peine voir. Ils ne réagiront que lorsque le désormais nonagénaire Mugabe s’en prendra directement à leurs intérêts. Et c’est Grace Mugabe qui sera à l’origine du coup de force.

Le coup d’Etat contre Grace Mugabe

Car, pour financer ses virées shopping, « Gucci Grace » a pris des parts dans les affaires financières – notamment dans le diamant – au côté des hauts gradés. Mais alors que son mari semble de santé de plus en plus fragile, la voilà qui éprouve le besoin d’assurer la perennité de son accès aux fonds de l’Etat en se lançant dans la politique:  en 2014, elle prend la tête de la puissante Ligue des Femmes de la Zanu-PF. Bientôt, elle ne cache plus son ambition de succéder à son mari, une place que les anciens compagnons de lutte de Robert Mugabe estiment devoir leur revenir. Début novembre 2017, Grace réussit à évincer l’âme damnée de son mari, Emmerson Mnangagwa, de son poste de successeur en titre. C’est une victoire à la Pyrrhus car celui que les Zimbabwéens surnomment « le Crocodile » est celui qui a organisé les schémas d’enrichissement personnel des élites militaires. Quelques jours plus tard, l’armée dépose le vieux Président, fait expulser Grace de la Zanu-PF et la justice zimbabwéenne endosse la révolution de palais.

Une retraite dorée s’ouvre pour le vieux tyran, qui vient de s’achever.

La libre/ Provinces26rdc

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